Les gens

Les gens. Ils sont là, tout le temps. Partout. Invisibles quand on est seul, mais bruyants dès qu’ils se regroupent. Ils décident, râlent, jugent, s’indignent, puis recommencent, comme si le monde tournait à la seule force de leur agitation.

Individuellement, un être humain peut être réfléchi, calme, curieux. Capable de raisonnement, d’empathie, d’invention. Mais une fois plongé dans ‘les gens’, tout se brouille. La logique se dissout, la nuance s’évapore, et ce qui reste, c’est une sorte de chorégraphie du chaos. Une foule parfaitement organisée pour être désorganisée.

Prenons un exemple simple : les vacances. Deux mois pour partir. Soixante jours entiers pour s’échapper, se reposer, vivre autre chose. Et pourtant, chaque été, des millions de personnes choisissent exactement les mêmes jours, les mêmes routes, les mêmes destinations. Comme si un signal invisible leur murmurait : « C’est maintenant, pars avec tout le monde. »

Résultat ? Des autoroutes bloquées, des heures de bouchons, des cris d’enfants sur la banquette arrière, des sandwiches triangles et des litres de café tiède sur les aires d’autoroute. Tout le monde s’énerve, tout le monde peste contre ‘les gens’, sans réaliser qu’il en fait partie. C’est fascinant : collectivement, on déteste ce que l’on reproduit.

Mais ce n’est pas qu’une question de vacances. C’est une mécanique universelle. Les soldes, les files d’attente devant les nouvelles boutiques, les paniques collectives pour un mot dans un tweet, ou une rumeur sur le prix de l’essence. L’humanité semble posséder un instinct de synchronisation. Une sorte de réflexe grégaire maquillé en libre arbitre.

Pourtant, pris séparément, chacun agit avec logique. Tu veux éviter le monde, mais tu ne veux pas être en décalage. Tu veux être prudent, mais pas marginal. Alors tu fais comme tout le monde, sans même t’en rendre compte. Parce que c’est plus simple. Parce que penser différemment, c’est souvent inconfortable.

Il n’y a rien de mal à ça. C’est même profondément humain. L’instinct de groupe nous a sauvés des prédateurs, nous a permis de bâtir des villes, des civilisations, des mondes numériques. Mais aujourd’hui, il produit un effet curieux : il nous rend prévisibles. Prévisibles jusqu’à l’absurde.

Regarde n’importe quelle situation : une promo limitée, un événement viral, une polémique du moment. Tu peux presque calculer à la seconde quand la foule va réagir, combien de temps elle va s’indigner, puis quand elle va passer à autre chose. Tout est rythmique, cyclique, presque musical.

Et au fond, c’est peut-être ce qu’on appelle la société : une grande partition où chacun joue une note, persuadé d’improviser, alors qu’il suit la même mélodie que les autres.

C’est là que réside le paradoxe des gens. Pris individuellement, ils sont capables d’intelligence, de bienveillance, de création. Mais une fois réunis, cette même intelligence se transforme en bruit. Comme si l’addition des consciences produisait moins de lucidité, pas plus.

Alors oui, ‘les gens’ prennent souvent des décisions absurdes. Mais pas parce qu’ils sont idiots. Parce qu’ils sont ensemble. Parce qu’être ensemble, c’est confortable, rassurant, et dangereux à la fois. C’est un cocon et une cage.

Et si on veut s’en sortir, il ne s’agit pas de s’isoler, mais de rester conscient. De voir la vague sans la suivre. De comprendre le mouvement sans s’y perdre. D’observer le monde comme un spectacle dont on fait partie, mais qu’on peut parfois décider d’applaudir… ou de quitter avant la fin.